Rencontre avec Vincent Croquette

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08/01/2019

Depuis le 1er Janvier 2019, Vincent Croquette est devenu directeur général de l’ESPCI Paris. Rencontre avec ce chercheur, entrepreneur qui est aussi un ingénieur diplômé de l’école.

William Parra - ESPCI Paris
Vous êtes un alumnus de l’ESPCI Paris. C’est un retour aux sources ?

Quand je suis arrivé à l’ESPCI, en 1975, je ne savais pas à quoi m’attendre. J’ai été très vite conquis par la découverte de l’autonomie, l’esprit de liberté qui y régnait. J’ai tout particulièrement apprécié l’apprentissage par la pratique. C’est cet apprentissage qui m’a permis de fabriquer mes propres outils pour mes recherches, et mes propres prototypes pour les sociétés que j’ai montées. L’ESPCI a été pour moi un atout extraordinaire au cours de ma carrière. Et c’est en quelque sorte pour lui rendre la pareille que j’ai postulé. Je suis heureux d’y revenir en tant que directeur.

De grands chantiers se présentent à vous pour les années à venir…

Et j’ai l’impression que je n’arrive pas durant la période la plus calme.
Les travaux de restructuration de l’école viennent tout juste de commencer, ma petite expérience de ceux qui se sont déroulés à l’ENS, me permet de mesurer l’ambition de ceux de l’ESPCI.
Bien sûr, ce sera long, et il faut s’attendre à de nombreuses surprises au cours des prochaines années. Mais c’est une opportunité unique pour une école parisienne, un challenge qui va avoir un extraordinaire impact. Comme vous le savez, le projet immobilier conçu par Anne Démians va dans le bon sens : celui d’une plus grande interaction entre les équipes et, évidemment, d’une amélioration de la qualité des équipements.
Je suis confiant, car les équipes sont très impliquées dans le projet et travaillent très dur.
La mairie de Paris nous soutient de façon extraordinaire : les travaux représentent un des plus gros investissements du mandat d’Anne Hidalgo, 176 millions d’euros. La mairie est pleinement consciente de la pépite que représente l’école au cœur de la ville et j’en suis heureux. L’ESPCI contribue à faire de la montagne Sainte-Geneviève un des hauts lieux de la recherche française.

La recherche, justement. Quelle est votre vision pour elle ?

En ce qui concerne la recherche, je me place dans la droite ligne de mes prédécesseurs : il est essentiel que les chercheurs soient libres. Libres de choisir leurs sujets, libres de choisir les institutions au nom desquelles ils déposent leurs brevets. La direction n’a pas à piloter les sujets, ni à les imposer, mais à les accompagner.
La recherche à l’ESPCI est dynamique et je m’en félicite. Des laboratoires se sont récemment restructurés ou créés, autour de projets scientifiques clairs et ambitieux, et je suis très favorable à ces évolutions. Pour la première fois un laboratoire commun a été créé avec l’ENS, ce qui est révélateur également d’une dynamique très positive de l’ESPCI avec les institutions voisines, catalysée par la création de PSL.

Allez-vous poursuivre l’esprit insufflé par Pierre-Gilles de Gennes et ses successeurs en ce qui concerne l’enseignement ?

PGG a bousculé l’enseignement en revalorisant les cours, en apportant du sang neuf, et en amenant la biologie dans le cursus. Là encore, je ne vais pas changer ce qui fonctionne.
Par ailleurs, l’école s’est vue demander par un rapport de la Commission des titres d’ingénieur de réduire de 10 % le volume horaire des cours. Comment conjuguer cette obligation (car c’est une obligation qui nous est faite) et le besoin, à mon avis, de rajouter, d’amplifier certaines matières ? Je suis convaincu que l’on peut transformer cette apparente contradiction en opportunité, en développant le dialogue entre les matières. Les cours peuvent être optimisés, mais ça ne pourra se faire qu’à travers un dialogue avec les enseignants.
En même temps notre société est bousculée par l’électronique et l’informatique qui sont omniprésentes dans toutes les innovations. Un bon ingénieur ne peut les ignorer, dans le monde de l’industrie comme de la recherche, il est essentiel de pouvoir concevoir et fabriquer, par soi-même, rapidement, un outil ou un prototype, qu’il s’agisse d’un circuit électronique ou d’un programme logiciel.
Nous devons procéder à des aménagements. Nous devons privilégier des têtes bien faites à des têtes bien pleines. Je suis convaincu que certaines expériences de TP marquent plus que des heures de cours. L’apprentissage par la pratique est un point essentiel : les projets scientifiques en équipe instaurés depuis cinq ans favorisent une approche proactive à laquelle je crois beaucoup.
Autre demande de la CTI : l’international. C’est un fait, l’école n’est pas très connue à l’international. Il est fondamental que nos élèves maitrisent l’anglais et voient le monde. Cela a été essentiel pour moi, et le sera encore plus pour les élèves actuels. Il n’est pas moins essentiel que le monde connaisse l’ESPCI. Là encore, l’école va dans le bon sens : le stage industriel ou le projet de recherche de 3e année à l’étranger, le programme Cofund, les discussions avec le MIT et d’autres universités proches de notre état d’esprit… Mais nous ne pouvons pas fonctionner au coup par coup, notre stratégie à l’international peut encore être affinée. Cet aspect fera également partie de mes priorités.

Troisième pilier du triptyque ESPCI : l’innovation et les start-up ?

J’ai l’intime conviction que nous avons, en tant que scientifiques, une forme de responsabilité. Nous sommes comme des artistes à qui on verse une rente. Il faut que nos découvertes puissent servir, qu’elles permettent de faire du nouveau à destination du plus grand nombre.
Beaucoup de nos start-up connaissent un succès mérité, et elles le doivent notamment aux appuis qu’elles ont pu entretenir avec nos laboratoires. Mais également à l’esprit d’innovation qu’a su insuffler l’école aux jeunes entrepreneurs issus de ses rangs. La formation de l’ESPCI crée des ingénieurs et des chercheurs débrouillards, intellectuellement et scientifiquement, ce point est reconnu dans toute l’industrie française.
J’ai moi-même fondé deux start-up, je sais que l’innovation n’est pas un long fleuve tranquille.
Mais l’école s’est dotée d’outils formidables, PC’Up, notre incubateur ne désemplit pas. L’école et l’incubateur mettent à la disposition des entrepreneurs une multitude d’outils et d’installations scientifiques et techniques de premier ordre. Il y a d’ailleurs peut-être une réflexion à mener sur ce point : peut-être pourrait-on mutualiser les ateliers et les compétences afin d’aider les entrepreneurs durant certaines étapes techniques…
Il faut continuer à renforcer nos partenariats industriels : 80 % de nos élèves iront travailler dans le service R&D d’une grande entreprise industrielle, nous avons déjà cinq chaires industrielles d’enseignement et de nombreux partenariats, là encore nous sommes donc dans la bonne voie.

L’école est membre fondateur de PSL. Comment voyez-vous l’avenir ?

La construction de l’université PSL est une opportunité. L’ESPCI se doit d’y participer pour y apporter sa spécificité, en particulier par ses représentants dans l’élaboration des programmes gradués.
Il faut aplanir les frontières avec les autres écoles de cette toute nouvelle université, comme l’ENS, Chimie ParisTech et Les Mines ParisTech. L’école peut garder son ADN tout en étendant ses possibilités. Il y a là une opportunité pour nos élèves, nos chercheurs et nos personnels. Nous avons tout à gagner à faciliter les échanges entre écoles.
Ce sont tous ces chantiers que nous allons devoir mener à bien dans les années à venir. C’est un vaste, très vaste programme, mais aussi un formidable défi, probablement unique pour une école parisienne. Et je suis heureux d’y participer.





ÉCOLE SUPÉRIEURE DE PHYSIQUE ET DE CHIMIE INDUSTRIELLES DE LA VILLE DE PARIS
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